Les larmes d’un homme

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Les larmes d’un homme

Du temps d’Homère, les guerriers les plus vaillants faisaient couler leurs larmes. Mais qu’est-ce, au fond, qu’un homme qui pleure?

Avez-vous déjà vu votre père pleurer? Si vous ne vous êtes jamais posé la question, la réponse coule de source. Pleurer n’a pas bonne presse quand on est un mec dit «vrai». On pourrait croire qu’il en a toujours été ainsi. Mais non. Autrice du captivant Le mythe de la virilité, il fut un temps où les hommes avaient le droit de pleurer. «Et même le devoir!», s’exclame-t-elle. Dans lIliade, à la mort de Patrocle, Achille sanglote tant et si bien que «la violence de ses pleurs fait partie intégrante de son héroïsme». Mais pas question de les associer aux lamentations des femmes.

A contrario des souffrances passives, les pleurs masculins «manifestent une énergie virile», note la philosophe. La larme est une arme! Une forme de prestige aussi, comme le sont celles des Romains qui, à l’époque, «ne s’interdisent pas une certaine expressivité, qui peut choquer aujourd’hui», convient Sarah Rey, autrice de l’opus Les Larmes de Rome. De celles de Jules César, «qui pleure devant ses soldats juste après avoir traversé le Rubicon», à tous ces généraux anonymes qui «pleurent sur des objets plus grands qu’eux comme les destinées de Rome et les guerres, ou dans le cadre de certains cultes afin de rendre les prières plus efficaces», les larmes restent nobles.

Elles s’inscrivent dans la piété, le deuil et le rapport aux dieux. L’acte de dévotion se prolonge dans la culture judéo-chrétienne, elle aussi généreuse en interludes larmoyants. Il est dit dans la Bible que le prophète Jérémie, prédicateur de la destruction de Jérusalem, «verse des torrents de larmes qui s’en vont grossir les fleuves de Babylone».

Moins épiques mais tout aussi remarquables sont les larmes des bourgeois qui, aux XVIIet XVIIIe siècles, n’hésitent pas à les faire couler devant les représentations théâtrales. «Le signe d’une belle sensibilité», selon l’autrice du Mythe de la virilité. Et surtout d’un air du temps, qui de La Nouvelle Héloïse constate une extrême valorisation de l’émotivité forte. «Les larmes élèvent et expriment les mouvements naturels de l’âme, laquelle affleurerait à la sortie du visage», observe cette doctorante en littérature du XVIIe siècle. Dans cette relation spirituelle, qui n’est pas sans évoquer les larmes de compassion versées pour le corps du Christ, ne pas pleurer est une faute morale. L’aveu intolérable d’un cœur dur –et non pur. «Loin d’être une preuve de faiblesse, les larmes sont alors beaucoup moins genrées», dixit la chercheuse.

Et puis tout a changé. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, les larmes se découvrent un sexe. Cette évolution des mentalités l’influence de la morale stoïcienne, sagesse de la pudeur masculine suivant laquelle «les pleurs [seraient] une marque de lâcheté, de faiblesse et d’effémination» –la réaction «des femmes qui pleurent les défunts» et s’attendrissent trop aisément. Genrées, les larmes le deviennent au nom d’un drôle de couple: la raison et l’émotion. Il faut croire que tout oppose la femme «longtemps essentialisée comme un être irrationnel» à l’homme, qui a fait de «la rétention émotionnelle» le pilier de sa virilité, observe l’érudite. D’un côté se trouve l’hystérique, ses crises de larmes et ses pleurs pathologiques, de l’autre les larmes constamment refoulées des mecs. Mais si l’essor de la psychanalyse solidifie cet imaginaire, nul besoin d’en chercher la source bien loin.

Il suffit de se replonger en enfance pour saisir que l’autorisation aux larmes est le fondement de l’autorité parentale. Les pères répètent à leurs garçons de se relever lorsqu’ils tombent, de bomber le torse, de ne pas pleurer «comme des fillettes». L’enfant perd le droit aux larmes dès l’instant où il prend conscience de ses organes génitaux. Il comprend alors qu’il n’est plus de son âge de pleurer comme «un gros bébé» et qu’il doit se comporter en grand garçon. Ce n’est pas que l’on refuse aux petits garçons de pleurer, non: «On leur apprend à ne pas pleurer».

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